14 février 2013

TEMOIGNAGES DE CIVILS

ANNIE-FRANCE FERRANDIS EPOUSE GARNIER, 17 ANS AU MOMENT DES FAITS

elle fut grièvement blessée et perdit sa soeur ce jour là

"Je m'étais rendue, accompagnée de mes soeurs, à la manifestation du 26 mars. Peu après avoir quitté notre appartement dans le quartier du Champ des Manoeuvres, nous avions rencontré un premier barrage. Des camions militaires stationnaient en travers de la route mais un espace suffisant pour passer était laissé libre, et les militaires n'avaient rien fait pour nous inciter à revenir sur nos pas. Nous avons rencontré d'autres barrages ensuite, sans y prêter aucune attention, car tous laissaient un espace suffisant. En passant par la rue Charras nous rejoignîmes le plateau des Glières sans encombre. Les événements de l'époque étaient tristes mais il faisait si beau, et il y avait tant de joie de vivre en nous... nous avions l'impression de participer à une kermesse. Sans se connaître, les gens se parlaient familièrement et s'adressaient aussi aux soldats. Nous arrivions devant l'entrée de la rue d'Isly quand des militaires nous barrèrent le chemin. Je voyais s'éloigner les gens qui nous précédaient auparavant. Nous étions donc au premier rang, à ma droite, un pas devant moi, ma soeur aînée, Renée, à ma gauche une dame, puis ma soeur Monique.

Je regardais le militaire qui me faisait face. C'était un très jeune homme, plutôt blond avec une petite moustache claire. Il me semble que je le revois encore. Ce garçon était beau, il me paraissait charmant et, dans ma naïveté de jeune fille, j'espérais qu'il allait nous comprendre et nous permettre de continuer notre route A ce moment, je vis, juste à côté de ce soldat, un militaire, musulman à mon avis, faire un pas en arrière, armer son fusil et se mettre à tirer dans notre direction. Je ne saurais dire si son arme était un fusil mitrailleur ou un pistolet mitrailleur car je ne m'y connaissais pas. Des flammes bleues sortaient du canon. Et ce canon n'était pas dirigé vers le ciel. Je suis absolument certaine qu'aucun tir n'était parti de fenêtres, cela je peux le jurer.

Une panique générale s'ensuivit. Je dégageai mon bras comme je le pus et je courus, courbée pour ne pas être atteinte par les balles, vers le trottoir du côté du Crédit Foncier. Ma soeur Renée courait devant moi, je l'appelai, elle tendit la main en arrière vers moi, je la rattrapai par son manteau et nous nous jetâmes ensemble au sol sur le trottoir devant le Crédit Foncier. Je ne voyais plus Monique, ni la dame que j'avais tenue par le bras, je ne sais pas si celle-ci a échappé à la tuerie.

Le temps me parut interminable. J'étais affolée, une jeune fille de 17 ans n'est pas préparée à d'aussi terribles épreuves. Qui d'ailleurs s'est jamais préparé à se tenir immobile, couché, sans défense, pendant qu'on le fusille à bout portant ? Il y eut un arrêt, j'entendis : "Halte au feu!" puis cela recommença. C'est alors que je ressentis une brûlure et je compris que j'étais blessée. Une balle entrée dans la fesse s'était logée dans le ventre. Les balles sifflaient au dessus de ma tête, je ne bougeais plus, me cachais le visage dans le manteau de ma soeur, pour ne pas voir la mort.

Le feu cessa enfin. Tout d'abord personne ne bougea, il y eut le silence. Un homme remua près de moi, de plus en plus. Je lui dis : "Ne bougez pas. Ils vont nous achever ! Un monsieur blessé, s'agrippant au mur de la banque, essayait de se remettre sur ses jambes, les militaires ne tirèrent pas. Cela me donna le courage de me relever..

Voulant porter secours à ma soeur, je la soulevai. A cause de ma propre blessure, et parce qu'elle n'avait hélas plus aucune réaction, elle me paraissait terriblement lourde. Je parvins à la mettre sur les genoux. Sa tête retomba en arrière. Les yeux de Renée étaient de couleur noisette. A ce moment, sans doute le ciel s'y reflétait-il, je les vis grand-ouverts et très bleus. Ce dernier regard m'impressionna plus que tout.

J'appelai l'homme qui était près du mur pour qu'il m'aide à soutenir Renée et à l'emporter. "Qu'est-ce qu'elle a ? demanda-t-il Elle est morte ! Alors il faut la laisser et vous sauver." Je ne pouvais me résoudre à abandonner ma soeur, morte dans la rue. Je regardais autour de moi, éperdue ; sur le trottoir, sur la route, partout des morts !

Je cherchai Monique des yeux sans pouvoir me résoudre à abandonner ma soeur Renée, et je la trouvai couchée un peu plus loin sur la place de la Poste. Je lui criai : "Ils ont tué Renée!" Je ne sais pas si elle comprit, elle voulait que je vienne la relever, gravement blessée aux jambes, elle ne pouvait plus bouger.

Je m'étais approchée d'elle, péniblement, car ma blessure me brûlait le ventre. Au même moment, plusieurs hommes arrivèrent, la prirent dans leurs bras et l'emmenèrent. Au fond de l'impasse de la poste il y avait un dépôt fermé par un rideau de fer. Le rideau se souleva, ils hissèrent Monique à l'intérieur. Je suivis. Au loin on entendait des explosions.

On nous avait installés sur des sacs postaux, le temps passait. Il y avait plusieurs blessés à cet endroit et aucun infirmier, aucun médecin. Monique perdait tout son sang et j'avais peur de la voir mourir elle aussi.

Deux hommes soutenant un pompier blessé entrèrent. Le pompier nous expliqua que les militaires avaient tiré sur eux. Enfin un camion bâché se gara devant l'ouverture du dépôt et on nous transporta à l'intérieur. Nous fûmes emmenés à l'hôpital. Là, c'était affreux. Il y avait des blessés partout. On m'avait mise sur un lit de camp à côté de Monique. Mes parents arrivèrent. Bien sûr, ils cherchaient Renée. Comment avouer ? Je prétendis que nous étions perdues dans la foule. Ils partirent la chercher dans d'autres salles. Je dis à un voisin qui les accompagnait : "Je vous en supplie, ne les laissez pas seuls !" Il comprit tout de suite et les suivit. Mon père trouva le corps de ma soeur à la morgue dans la soirée. Il n'eut pas la force d'annoncer à ma mère tout de suite la terrible réalité et attendit le lendemain. Maman était restée toute la nuit à genoux devant une statue de la vierge... Il ne se passe guère de jour sans que j'y pense. Cette journée marquée au fer rouge dans ma poitrine ne pourra jamais s'effacer. Quelquefois, souvent même, je repense également à ces militaires qui me faisaient face quand je leur hurlais ma douleur, mon incompréhension...

Pourquoi ?... Pourquoi ont-ils tiré ??... Le temps a passé, moi j'ai toujours mal. Eux, s'en souviennent-ils ? Se souviennent-ils de la jeune fille qui les regardait ? Se souviennent-ils de ce jour horrible où ils ont détruit des vies ? Il y a eu des morts, des handicapés à vie et il y a eu des gens pour qui la vie n'a plus eu de sens depuis ce 26 mars 1962. On continue à vivre parce qu'il le faut, parce que Dieu nous a donné la vie et que lui seul a le droit de nous la reprendre.

J'espère que Dieu pardonnera à tous ceux qui ont participé de près ou de loin à cette tuerie, parce que moi je ne pardonne pas.

Rien ne fera revenir nos morts, mais si par nos témoignages le voile du silence était levé, alors là peut-être aurais je l'impression d'avoir mis un léger baume sur cette blessure qui saigne encore."

 


MONIQUE FERRANDIS, 19 ans

elle fut grièvement blessée et perdit sa soeur ce jour là. Elle est pensionnée comme victime civile.

Il était un peu plus de 14 heures quand ma soeur Renée m'a dit : "Si tu ne te dépêches pas de te préparer, je pars sans toi. "Alors je me suis dépêchée et depuis je le regrette. Si j'avais mis plus de temps à me préparer, nous ne serions pas tombées dans ce piège.

Nous sommes donc parties toutes les trois du Champ de Manoeuvres où nous habitions.

Il y avait de nombreux barrages mais aucun ne nous a fait de difficultés pour nous laisser passer, bien au contraire, puisqu'en riant ils nous disaient : "Oh, si vous forcez le barrage, on vous laissera passer!". Mais il n'y avait même pas besoin de le faire, les barricades s'ouvraient et on passait. Tout au long du chemin cela a été comme ça, et arrivées en bas de la rue Charras des gardes mobiles étaient là... ils ne nous ont rien dit.

Nous avons monté la rue Charras. Au début de la rue d'Isly, à hauteur de la banque du Crédit Foncier, il y avait un cordon de militaires, en kaki, avec le casque comme s'ils étaient en guerre, avec filet par-dessus. Ils n'avaient pas de signe distinctif donc je ne peux pas dire de quelle arme ils faisaient partie. Nous étions arrêtées à cet endroit là et ma soeur Renée a commencé à discuter avec un jeune officier ou sous-officier du cordon de police. C'est la dernière fois que je l'ai vue. Nous étions donc à hauteur du crédit foncier, en bordure du trottoir...

J'ai commencé par regarder autour de moi à la recherche de mon amie Jacqueline Cazayous avec qui j'avais rendez-vous. Malheureusement, le lendemain j'ai appris, qu'elle aussi, elle avait été tuée... Mon regard a alors parcouru le cordon de militaires, et tout à coup j'ai vu, d'une arme sortir des flammèches bleues. J'ai été atterrée, en une fraction de seconde, j'ai compris et je me suis dit : "mais il tire!". Je n'avais pas encore entendu le bruit des détonations, simplement ces flammèches bleues... ça avait suffi pour que je comprenne. Après j'ai entendu le bruit de tonnerre qu'a fait l'arme. Les gens se sont mis à courir et à ce moment là j'ai entendu d'autres armes comme une réponse à ce qui venait de se passer. J'ai regardé d'abord si je voyais mes soeurs Renée et Annie. Ne les ayant pas vues j'ai pensé qu'elles s'étaient mises à l'abri. J'ai couru avec les autres en direction de la banque et je me suis jetée à plat ventre sur le trottoir. Il n'y avait pas longtemps que j'étais allongée, je sentais les balles qui passaient au-dessus, qui s'enfonçaient dans le mur, et j'ai été touchée, j'ai senti une brûlure atroce dans la fesse gauche, une brûlure qui s'est irradiée dans mon ventre, qui m'a fait énormément souffrir immédiatement. J'avais le bassin pris dans un étau... lourd, avec une brûlure. J'ai appris plus tard que c'était une balle explosive. J'ai d'ailleurs toujours des éclats dans le bassin. J'ai rampé un peu vers le mur, à plat ventre, en essayant d'avancer pour me mettre un peu plus à l'abri. J'ai été blessée à ce moment là de la deuxième balle qui m'a fait exploser le pied droit. La balle est rentrée sous le pied et, en répercutant par terre, elle a fait exploser le pied qui n'était plus que de la charpie, une bouillie atroce. Je me suis retournée sur le dos, je ne voulais pas mourir comme ça, je voulais regarder le soleil, le ciel, avant de ... parce que j'étais persuadée que j'allais mourir. Pendant que je me retournais, des personnes à côté de moi m'ont dit de ne pas bouger, sinon ils allaient m'achever. Et j'ai attendu, j'ai attendu que la fusillade cesse. Ca a duré pour moi une éternité, parce que d'entendre comme ça les détonations j'avais une peur... j'étais angoissée, j'étais, comment dire, paniquée, paniquée par ce qui se passait, par ce qui nous arrivait, je n'aurais jamais imaginé qu'une chose pareille puisse survenir, que l'armée nous tirerait dessus..

J'ai entendu des voix qui criaient : "arrêtez! arrêtez! ne tirez plus! ", plusieurs fois. Mais malheureusement ça continuait. J'avais pratiquement la tête contre le mur du crédit foncier, et je regardais ces impacts de balles s'enfoncer dans le mur. Et puis d'un seul coup la fusillade a cessé comme elle avait commencé.

Des gens se sont levés, ils sont partis en courant. Moi, malheureusement, je n'arrivais pas à bouger, j'étais ankylosée. Tant bien que mal, en m'agrippant au mur, j'ai réussi à me soulever. Je me suis redressée sur mon pied gauche, la jambe pendante. J'avais reçu aussi une troisième balle et elle m'avait cassé le fémur en traversant la jambe. J'avais réussi à me redresser et j'ai essayé de me sauver. J'ai sauté avec un seul pied par dessus les cadavres, par dessus les personnes qui avaient été tuées, il y en avait beaucoup contre le Crédit foncier. A un moment donné je me suis arrêtée parce que j'avais vu une femme, une femme avec les cheveux blonds courts, avec un manteau blanc et cette femme, je ne sais pas pourquoi, je n'ai pas eu le courage de sauter par dessus. Elle était à plat ventre, elle ne bougeait pas. Je l'ai contournée, en sautant toujours sur un pied et je me suis dirigée vers l'entrée de la porte du Crédit foncier.

Il y avait déjà des personnes agglutinées donc je ne pouvais pas me mettre à l'abri, j'ai continué à sauter en me dirigeant vers le centre de tri. Arrivée à hauteur du boulevard Bugeaud, il y avait un cordon de C.R.S. ou de gardes mobiles.

Quand je les ai vus j'ai pris peur, j'ai voulu courir, j'ai posé mon pied droit par terre, enfin ce qu'il en restait. Mon pied a glissé et je me suis affalée. Je n'avais plus de force, il m'a été impossible de me relever. Je me suis assise avec difficulté j'ai tourné le dos au cordon de police, car j'avais peur de les regarder, je ne voulais pas voir s'ils me tiraient dessus, donc je leur tournais le dos.

J'ai entendu la voix de ma soeur Annie qui m'appelait. Je lui ai répondu en lui disant où j'étais. De l'endroit où elle se trouvait (à hauteur du crédit foncier), elle m'a crié : "Ils ont tué Renée! Renée est morte! Elle ne bouge plus. "J'ai cru à ce moment là que tout s'obscurcissait, tout devenait gris, quelque chose me tombait dessus. On dit souvent bêtement qu'on a l'impression que le ciel nous tombe sur la tête, c'est ce que j'ai éprouvé, une oppression énorme, une angoisse encore plus insupportable. Et puis j'ai eu mal, j'ai eu très mal, j'ai eu l'impression que ma vue même s'obscurcissait...

 


ANNIE CAZAYOUS, EPOUSE FONTAS

(une soeur décédée, elle même était dans la manifestation )

"Je suis la dernière née d'une famille de trois filles. La cadette, Jacqueline, avait vingt ans et moi seize ans et demi. Nous étions très proches bien sûr.

Le 26 mars 1962, nous désirions témoigner notre solidarité aux habitants de Bah-El-Oued. Ma mère a décidé que nous participerions à la manifestation prévue en début d'après-midi.

Ma mère, Jacqueline et moi-même avons quitté notre appartement rue Daguerre un peu avant 14 h 30, sans éprouver d'inquiétude, nous ne pensions vraiment pas courir un danger. Rue Michelet, nous avons rencontré quelques barrages militaires composés en grande partie de musulmans, ce qui était inhabituel. Ces hommes nous ont paru bizarres, l'atmosphère était tendue, nous avons ressenti un malaise... mais pas au point de prendre peur et de renoncer à notre projet. Nous avons d'ailleurs facilement contourné ces barrages en passant par de petites rues. Nous avons rendu une visite rapide à des parents qui résidaient 57 rue d'Isly. Pourquoi sommes nous redescendues si vite ?

Nous avons pris, place dans le cortège. Au niveau de la rue Chanzy, il a été stoppé par un barrage de musulmans très armés. J'ai vu des fusils mitrailleurs, dont un monté sur pied. Nous étions coincés, impossible d'avancer plus, ni de reculer. Aucun affolement ne s'est produit, il n'y avait pas de cris, mais une drôle d'impression, une angoisse subite se sont emparées de la foule.

Je crois avoir entendu un coup de feu isolé. Immédiatement, la première rafale est partie, je ne saurais dire d'où, tout le monde s'est allongé par terre. Quelqu'un hurlait et répétait: "Cessez le feu ! Cessez le feu !"... En vain. Cela n'arrêtait pas et c'était vraiment un tir à tuer.

J'ignore comment j'ai été séparée de ma mère et de ma soeur. J'avais perdu mes chaussures, une balle a frôlé ma bague. On m'a poussée dans une entrée à gauche (53 ou 55 rue d'Isly). Il a fallu "escalader" des tas de corps. Les tireurs ont pénétré dans l'immeuble. Avec d'autres personnes affolées, nous sentant poursuivies, nous avons grimpé en courant jusqu'au dernier étage. Nous nous sommes réfugiés dans un appartement, chez un dentiste. J'ai attendu là, des heures, sans nouvelles des miens, jusqu'au moment où mon père est venu me chercher.

Ma mère et ma soeur étaient restées sur place, au milieu de la rue d'Isly, face à la rue Chanzy. On peut les voir, couchées à terre, sur un cliché paru dans "Paris Match". La légende évoque "une vieille femme et sa fille". Maman n'était pas une vieille femme, elle n'avait que quarante-sept ans. Elle a une veste noire, du sang coule de sa tête. Jacqueline est blottie contre elle, elle porte un ensemble bleu ciel et elle est coiffée avec des couettes.

Ma soeur avait reçu deux balles, dont une dans le cou. Elle a perdu son sang. Elle aurait été sauvée si on l'avait soignée tout de suite mais les secours sont arrivés bien trop tard pour elle. Une balle avait éraflé le dos de ma mère et une autre lui avait traversé la tête du côté droit. La blessure était très grave, le cerveau sévèrement atteint. Il a fallu la trépaner, elle est restée trois semaines dans le coma.

Ma mère a été rapatriée en avion sanitaire au mois de juin, paralysée du côté gauche et ne parvenant guère à parler. Elle a subi de longs mois d'une rééducation très dure à supporter. Plus tard grâce à sa force de caractère, elle a marché de nouveau un peu. Maman a souffert beaucoup et longtemps, jusqu'à sa mort.

Elle était pensionnée à 100 % et avait droit à l'aide d'une tierce personne. Il lui a fallu passer un grand nombre de fois devant des commissions médicales tatillonnes destinées à diminuer éventuellement son taux d'invalidité. La France se montre parfois assez pingre quand il s'agit d'accorder des dédommagements à ses victimes. La sécheresse, la brusquerie de certains médecins militaires chargés de l'examiner, la mesquinerie administrative de ces contrôles répétés l'éprouvaient toujours.

Le soir du 26 mars 1962, mon père a cherché dans les hôpitaux... Dans cette terrible épreuve, ce qui l'a peut être choqué le plus a été de trouver sa petite fille à la morgue, complètement dénudée, traitée sans respect. Nous n'avons pas obtenu la restitution du corps ni l'autorisation de donner à Jacqueline des obsèques correctes.

A Alger, malgré la guerre, nous étions des jeunes filles heureuses. Je me souviens de nos vacances chez ma grand-mère à Baïnem, la forêt et la plage, une joyeuse bande de treize cousines...

Du jour au lendemain tout s'effondre. C'est une coupure brutale, totale. Il faut s'habituer, faire avec."

 


M. BERRET

blessé

Avec toute la famille, nous partons. Les rues sont emplies de gens silencieux au visage tendu. Je pense à mes grands-parents, enfermés dans Bab-El-Oued depuis plusieurs jours. Les rumeurs les plus folles circulent. On ne sait plus discerner le vrai du faux. L'intox du fantasme...

Mais une chose est certaine, la vie y est difficile et le ravitaillement aléatoire. Quant à la violence des forces de l'ordre, chacun y va de son couplet.

Nous descendons du GG puis arrivons devant la grande Poste. Nous y rencontrons un premier barrage de l'armée. Je souris car ces soldats débordés semblent bien impassibles, voir débonnaires... funeste erreur! En vérité, c'est le premier acte du piège qui vient de tomber.

Je note que certains de ces soldats sont arabes. Je m'en étonne. La foule est immense, serrée dans toute la largeur de la rue d'Isly. Le silence est impressionnant: pas de slogans, pas de banderoles. Nous avons pour consigne de marcher sur le blocus de Bab-El-Oued. Sans armes... ce que déplore mon père, inquiet.

Avec ma famille nous arrivons à hauteur du "Milk Bar", et soudain c'est l'horreur qui éclate avec les premiers coups de feu. Sans aucune sommation. Ils semblent jaillir de toute part. Qui tire? d'où? Pourquoi? J'entends crier "halte au feu"... sans succès! Toutes ces questions défilent dans ma tête à la vitesse des détonations. En me jetant à terre j'ai le temps d'apercevoir des gens étendus sur la route et les trottoirs. Certains semblent touchés. Puis soudain une terreur folle traverse mon esprit : où sont mes parents? Sans ne plus penser à rien d'autre je me relève : une rafale de mitraillette passe au dessus de ma tête et fracasse la vitrine d'un magasin. Je tombe sous le poids de la vitre, cela me sauvant peut être et je protège mon visage de mes bras. Apercevant mes parents à l'angle de la rue, alors que profitant d'une accalmie la foule se redresse pour fuir, je cours vers eux.

C'est alors que du sang coule de la manche de mon pull-over et l'inonde tout entier. La peur, l'angoisse m'étreignent : où suis-je touché? On me pousse dans un couloir, on me déshabille, on me palpe. Ouf : ce n'est que le bras ; je ne peux plus bouger la main, un mouchoir sert de pansement et de garrot, car il faut arrêter le sang, qui a taché le manteau clair de ma mère.

Autour de moi on s'agite en tous sens, on ramasse les blessés, on ne sait s'il y a des morts. J'entends des sirènes. L'affolement est général..Un médecin ami viendra me chercher. Grâce à son macaron nous pourrons, franchir les nombreux barrages qui barricadent toutes les rues. A-t-on peur que les morts s'enfuient?

A l'hôpital, je ne sais plus lequel, on met quelques points de suture à mon avant-bras. Tout le personnel est sur le pied de guerre, prêt à, faire le maximum.

Sur le chemin du retour, c'est une ville en désordre que j'aperçois : des groupes de gens qui vont en tous sens avant de rentrer à la maison. Impression d'anarchie et d'hébétude, le ciel nous est tombé sur la tête. "Notre" armée nous a tiré dessus! On ne comprend plus rien. Qui a osé. faire ça??? C'est la déroute qui vient de nous emporter... et l'espoir semble être à jamais enfui! La certitude de l'abandon, de la trahison font aussi mal que le sang coulé. Ce n'est que le lendemain que j'apprendrai, avec Alger anesthésiée, les morts par dizaines.

C'en est fini de l'Algérie Française et l'exode commence... douloureuse histoire...

Quant à moi je suis pensionné "civil victime de guerre" à 10 %

Mais c'est une autre blessure qui subsistera en moi : celle de tous les morts oubliés, insultés, de ce 26 mars. Date anniversaire qui chaque année réveille ma mémoire et ma peine."

 


DOCTEUR L. CHIAPPONI

BAB-EL-OUED "Un centre de résistance de Pieds-Noirs encerclé par l'Armée Française, envahi de barbouzes, survolé par les hélicoptères!... Impossibilité pour ses habitants de sortir de chez eux, de se déplacer : maltraités, menacés, matraqués, ils n'avaient que la force, le courage, de se défendre, de lutter ! Pensons aux malades alités, aux vieillards, handicapés, aux enfants...

Quelle pouvait être la réaction de la population algéroise, dressée toute entière contre le comportement inqualifiable de leurs compatriotes, de ceux que la France leur avait adressés pour les libérer du joug FL.N. ?

L'ordre nous fut donné de nous rassembler, de nous diriger sur notre Bab-El-Oued, dans la dignité, le calme, afin de mettre un terme à ce scandaleux bouclage et rendre leur liberté à nos compatriotes, isolés du reste de la ville.

Nous avons tous répondu à cet appel. Une foule composée d'enfants, de femmes, d'adultes de to Ce même jour, déjà à leur poste, avant 13 heures, face au numéro 15 de la rue Michelet, de la terrasse de l'immeuble des Etablissements Bissonnet, (nous les avons vus) des militaires armés, pointaient leurs fusils mitrailleurs sur les locataires, qui de leurs balcons assistaient à la formation du cortège, leur faisant signe de se retirer... et à l'heure H... ces fusils crépitèrent, arrosant de leurs balles, la rue Michelet, les immeubles, les balcons !...

Les manifestants accouraient de partout. Le cortège s'organisa et se dirigea sur Bab-El-Oued.

Nous nous heurtâmes à deux barrages de militaires musulmans commandés par des officiers français.

Le premier, à hauteur de la Brasserie "Le Coq Hardi", le second à l'entrée de la rue d'Isly. Nous n'étions pas armés, seulement animés du plus pur patriotisme, autour des drapeaux français, aux cris de l'Algérie Française...

Au premier barrage, un officier interrogé sur l'esprit de ses hommes nous rassura. Les militaires nous cédèrent le passage.

Au deuxième, le cortège grossi "par les nouveaux arrivants du boulevard Laferrière", y rencontra une plus grande résistance. La foule poussée par ceux de l'arrière réussit à se libérer. Elle s'élança vers la rue d'Isly où l'espace libre du Carrefour Isly-Chanzy-Pasteur lui permit de se dégager, d'avancer. Les cris, le chant de la Marseillaise, se , firent plus intenses. Lorsque nous atteignîmes ce carrefour, une affreuse fusillade tirée dans notre dos nous décima.

On prétend qu'un coup de feu tiré d'un étage du numéro 64 de la rue d'Isly fut à l'origine de son déclenchement! Nous ne l'avons pas entendu. Nous n'avons malheureusement ressenti que la rafale tirée dans notre dos. La chute des malheureuses victimes, tête en avant, leur position ne pouvait que le confirmer. Nous aurions souhaité une salve tirée à blanc, ou recevoir des grenades lacrymogènes, comme cela se voit au cours des violentes manifestations actuelles, pourtant légales !... et appréciées !... Débandades, fuite éperdue des manifestants dans toutes les directions, heurtant du pied les blessés, les morts jonchant le sol. Cris, hurlements de cette foule, affolée, se précipitant vers les entrées d'immeubles, souvent fermées. Des appels de "Halte au feu !"... "Halte au feu !"... se mêlaient à ceux déchirants des martyrs.

Dans le couloir de l'immeuble de l'ex pharmacie du Soleil, les uns à plat ventre, les autres accroupis sur les marches d'escaliers, haletants, fixaient d'un regard éploré, hagard le fusil mitrailleur d'un militaire musulman braqué sur eux...

Arrêt momentané de la fusillade...

Au milieu de la rue d'Isly, d'un monceau de cadavres, une jeune femme se redressa péniblement, s'agrippant à eux, s'efforçant de s'en détacher...

La fusillade reprit de nouveau... Elle s'effondra !...

Enfin le CALME!...

Les premiers secours s'organisèrent, séparant les morts des blessés. Ceux ci furent dirigés en premier sur la Clinique Lavernhe, sur civières, précédées d'un porte drapeau blanc!...

Arrivés au pied du monument aux morts (ironie du sort) et conformément au règlement de la Croix Rouge Internationale... une nouvelle rafale éclata, visant porteurs, civières et blessés !

Ils se précipitèrent, s'allongèrent au pied de la murette du jardin, guidés par les gestes désespérés d'une infirmière de la clinique, postée au début des escaliers du Boulevard Laferrière.

Les fusils se turent de nouveau. Seuls les cris, les pleurs des survivants agenouillés auprès de leurs morts, de leurs blessés ou recherchant ceux dont ils avaient été séparés par cette fusillade...

Les ambulances transportèrent les rescapés à l'Hôpital. Les morts furent déposés devant l'entrée de la Banque "Le Crédit Foncier" où l'abbé Lecocq leur donnait l'absoute. Durant plusieurs jours, des gerbes de fleurs marquèrent cet emplacement sous la surveillance de Monsieur Santapau, Héros de notre Résistance, ce qui lui valut l'honneur, ou plutôt l'horreur, d'être enlevé, de disparaître à jamais...

Triste bilan de cette manifestation qualifiée par certains de "Kermesse Héroïque" - plus de 200 blessés et 80 tués! "Associons au souvenir de Monsieur Santapau, (enlevé quelques jours plus tard), celui de tous nos morts, de tous nos blessés, de nos compagnons d'armes, nos défenseurs, les Harkis" - Rappelons le sacrifice de notre confrère et ami le Professeur Massonnat, tué en portant secours aux blessés, celui de tous nos malheureux confrères lâchement assassinés, en leur Cabinet, par les consultants auxquels ils donnaient leurs soins dévoués, celui de ceux qui survécurent à leurs horribles blessures : qu'il nous soit permis de citer le nom de notre Cher Ami le Docteur Pierre Miquel. Nous ne les oublierons jamais. A nous de rappeler en ce jour sacré, leur dévouement, leur sacrifice. Ils ont toujours en toutes circonstances mis l'accent sur le rôle primordial de leur présence humaine effective auprès de leurs patients quelle que soit leur classe, leur race, leur religion. Non, Monsieur Malraux - malgré toute la considération que nous vous portons, nous ne sommes pas de votre avis : Nous avons été Gaullistes, nous ne le sommes plus, nous ne le serons jamais plus.. Nous n'oublions pas.

 


MADAME BIES

"Malgré tant d'années le souvenir du cauchemar de cette journée du 26 mars est encore bien présent. C'est avec ma belle-fille que j'étais partie pour la manifestation pour Bab-El-Oued. Au milieu de la rue d'Isly, alors que nous marchions bien tranquillement, une fusillade éclate semant une grande panique et nous ne comprenons rien à cette horreur. Des gens fauchés partout, du sang partout, des cris, des hurlements de douleur. Des gens ont cassé la vitrine d'une grande pharmacie, ma belle-fille et moi, nous nous sommes mises à l'abri. Quelle horreur !...

Une jeune femme et sa petite fille étaient mortes au milieu de la rue devant cette pharmacie et les hurlements des sirènes des ambulances étaient sinistres. Mon mari était bien plus loin et avait pu lui aussi se mettre à l'abri.

Quand on a pu revenir, la rue d'sly était en sang et jonchée de blessés et cadavres, c'était insoutenable. Au bas des escaliers de la rue Lacépède, là, c'était un ruisseau de sang, il a fallu que nous marchions dedans pour rentrer à la maison. Là, au bas de ces escaliers, que de morts! ... que de sang! ... Malgré tant d'années je vois encore ces atrocités qu'il est impossible doublier."

 


Y. PLEVEN

Parti de mon domicile au Plateau Saulière après déjeuner, vers deux heures moins le quart, je suivais la rue Michelet depuis sa jonction avec le boulevard Victor Hugo. La foule était bon enfant, des toilettes claires, des cols ouverts... Les femmes se donnaient le bras à deux ou trois. Une multitude ? Non, plutôt un courant de personnes allant par petites vagues comme pour se rendre à un spectacle public, aux illuminations d'un 14 juillet, à une revue de onze novembre. On ne pouvait y déceler la plus petite provocation. Sur la médiane de la rue Michelet se trouvait un militaire algérien en armes et tenue de combat. Je me souviens fort bien qu'il avait l'air inquiet.. Du haut de la descente de la rue Michelet qui s'amorce, quand on quitte le Plateau Saulière, entre la rue Bourlon et la rue Richelieu, on pouvait en apercevoir d'autres, toujours sur la médiane. les gens progressaient en s'écartant, respectant leur station.

Des groupes quittaient la rue Michelet pour descendre par la rue Richelieu vers le carrefour de l'Agha, prendre le Boulevard Baudin et de là, par le Boulevard Carnot, gagner le Boulevard de la République pour arriver à Bab-El-Oued par le front de la mer. C'est un chemin plus agréable que celui qui mène rue d'Isly par la Grande Poste. Je me mêlais à ce nouveau courant. C'est alors que pour rassurer les miens sur l'allure paisible de la manifestation, en passant devant le Mauretania, je décide de faire un tour au bureau et de téléphoner à la maison. En arrivant, j'observe que des gendarmes mobiles, l'arme au pied, flanquent sur trois rangs l'entrée de la cour à droite, barrant à moitié l'avenue de la Gare. Ils sont une trentaine environ. Je me souviens fort bien, la disposition est-t-elle que je dois longer leur premier rang comme pour les passer en revue, ce qui n'a pas l'air de leur plaire.

Arrivé au bureau, c'est-à-dire au second étage, mais qui domine la rampe Chassériau de 25 à 30 mètres étant donné la dénivellation, je téléphone, puis le temps de prendre connaissance de quelques télex arrivés pendant l'heure de déjeuner, l'énorme vacarme d'une rafale de tir automatique me cloue sur place. Elle vient de la rampe Chassériau. Placé comme je suis, n'ayant de vue que sur la mer, je file le long du couloir intérieur de l'immeuble qui dessert les locaux ouvrant sur les deux façades et tente de voir par les claustras du pignon qui domine la rampe. Une vingtaine de C.R.S. courent pour sauver leurs vies et s'engouffrent dans un immeuble à gauche en descendant vers les quais. C'est le seul semble-t-il qui ait sa porte d'entrée ouverte. Sans attendre, deux d'entre eux en sortent allumant une cigarette, l'arme à la main, cherchant un tireur qu'ils n'arrivent pas à localiser. Je ne peux pas apercevoir le haut de la rampe, les claustras ne permettent que 40degré d'angle de vision environ de chaque côté. Une rumeur s'amplifie venant du carrefour. Les C.R.S. ne bougent pas, puis rassemblés, remontent vers le Boulevard Baudin. Je les perds de vue. Il est entre deux heures et demie et trois heures moins le quart. La rampe si passante à cette heure est déserte. Elle le sera jusqu'à la nuit. Regagnant mon bureau, j'appelle chez moi, on me rassure tout le monde est à la maison. Au téléphone, j'apprends que le carrefour est interdit à la circulation, et qu'on a tiré aussi à la Grande Poste. Des sirènes d'ambulances se dirigeant vers l'Hôpital de Mustapha hurlent au carrefour. On les laisse donc circuler ? Puis un grand silence tombe sur l'immeuble, sur tout le quartier qui devient étonnamment calme. Les cars de passagers d'Air France, les porteurs de bagages, les agents de la section de fret ont dû interrompre leurs activités, on n'entend plus les rumeurs habituelles... Je suis le seul bloqué au second étage. Des nouvelles circulent par téléphone, on ne saura qu'en fin d'après-midi ce qui s'est passé en ville: presqu'au même moment, la foule avait été mitraillée à la Grande Poste par les militaires. On dénombrait environ cent victimes.

Un peu avant six heures, je me hasarde dans la cour pour rentrer chez moi par la rue Richelieu. Un camarade d'Air France m'en dissuade "Regarde... ". En effet, un passant tente de filer par le Boulevard Baudin vers le Grande Poste, il est vivement pris à partie par une personne du Commissariat Central qui l'oblige à retourner dans l'autre sens et lui applique un coup de poing sur la nuque. Le passant revient en longeant la façade des Ets. Barnabé. Les escaliers qui contournent le petit kiosque à journaux entre le Boulevard Baudin et la rue Charras sont couverts de sang. Quelqu'un a été tué. Un corps est recouvert de papier d'emballage. On me dit que c'est une femme. Le lendemain le corps a été enlevé, des arums recouvrent le sang caillé.

Comme le carrefour est interdit, je dois faire le grand tour par la route Moutonnière, gagner la rampe Poiret pour arriver chez moi par le Champ de Manoeuvre. C'est là que j'apprends la gravité de la situation. En effet, je n'ai rencontré personne en route. La ville est en état de choc."

 


G. DALEAS

blessé, Agé de 23 ans, M. Daléas était un instituteur métropolitain,

"Le 26 mars 1962, je me trouvais à Alger par hasard. Venant de Fort National en Kabylie, où j'enseignais à des enfants musulmans dans un camp militaire, je désirais me rendre en métropole pour rejoindre mes parents. Dans les bureaux d'Air France au Maurétania, on m'apprit qu'aucun avion n'était prévu au départ. J'étais donc provisoirement bloqué à Alger. Je pris une chambre d'hôtel dans le quartier, au début de la rue Charras.

Vers 14 heures, je fis une promenade en ville. J'ignorais qu'une manifestation devait se produire. Je vis tout un "remue-ménage", de nombreux barrages militaires très armés encombraient les rues et l'atmosphère me parut tendue. Je retournai à mon hôtel, décidé à y passer l'après-midi, mais je n'avais rien à lire et, craignant de m'ennuyer, je ressortis dans l'intention de me procurer rapidement un journal ou un livre. Dans ce quartier tout semblait calme et je ne m'inquiétai pas. Je me trouvais à l'angle du Boulevard Baudin et de la rue Charras. Tout à coup des C.R.S. se déployèrent en courant de chaque côté du trottoir, s'embusquant derrière les arbres, s'agenouillant en position de tir.

Sans aucune provocation, sans sommations, ils ouvrirent subitement le feu sur les gens qui se trouvaient dans la rue, sur les femmes, sur les enfants. C'était terrifiant et révoltant, incompréhensible. On m'a dit plus tard que des C.R.S. avaient été blessés ou tués. Pour moi, je ne vis personne les attaquer. En fait, deux barrages de C.R.S. se faisaient face à quelque distance, l'un Boulevard Baudin, l'autre avenue de la Gare. Ils tirèrent ensemble sur la foule, en tir croisé, et un peu dans tous les sens. Je suis persuadé qu'ils se sont blessés les uns les autres involontairement. Plus tard, à l'hôpital, j'en ai témoigné devant des policiers. Je n'ai plus jamais entendu parler de mes déclarations et je crois qu'on n'en a tenu aucun compte.

J'ai été rapidement blessé à l'abdomen. Je me suis glissé sous une voiture pendant que la fusillade continuait à faire rage. Quand le feu a cessé je me suis relevé, je voulais regagner mon hôtel, tout proche, mais je suis tombé. Il y avait plusieurs victimes, des gens se précipitaient pour porter secours, un prêtre est venu me bénir. Les propriétaires de l'hôtel se sont occupés de moi, ils ont arrêté un camion, on m'a chargé sur une civière et emmené tout de suite.

Ce camion devait venir de la rue d'Isly. Nous étions entassés les uns sur les autres, mélangés, dans le sang. Le véhicule s'est encore arrêté pour prendre un homme gravement atteint, il est mort près de nous.

A l'hôpital nos brancards ont été déposés sur le sol, alignés. Quelqu'un a déclaré en me montrant : "Celui-là, ça presse !" On m'a dirigé vers une salle d'opération. J'ai été déshabillé. Avant de m'endormir, j'ai entendu le chirurgien dire : "Il n'y a plus une goutte de sang dans l'hôpital". Heureusement, quand je me suis réveillé on m'a appris que de nombreux Pieds-Noirs s'étaient présentés en une demi-heure pour donner leur sang.. Mon état était grave, j'avais cinq perforations intestinales. Pendant cinq ou six jours on n'a pas su vraiment si je survivrais.

Alger vivait un drame effroyable, je m'y sentais mal et j'avais hâte de retourner chez moi, mais je ne possédais plus ni papiers ni argent. Les infirmières se montrèrent très gentilles. L'une d'entre elles m'emmena en voiture à l'aéroport, en vain, elle dut me ramener. Une autre prit le relais, et cette fois-ci je parvins à me faufiler, sans pièces d'identité et sans billet dans un avion qui rejoignait Toulouse. J'empruntai un peu d'argent à une hôtesse et je téléphonai à mon père. Il vint me chercher mais quand il se présenta face à moi il ne me reconnut pas tant j'étais changé et amaigri.

Pendant des années, je n'ai pu rencontrer de C.R.S. sans éprouver une vive émotion faite de crainte et de colère ".

 


MONSIEUR ET MADAME JOBIN

 Partant en retard de notre domicile, 2, rue du Cdt Dagnaux, ma femme a d'abord discuté avec un garde mobile en poste en haut de la rue Lacépède, lequel lui a dit : vous verrez cela sera encore pire qu'à Bab-El-Oued" Savait-il quelque chose ?? Arrivant au coin de l'avenue Pasteur elle a vu un détachement de tirailleurs algériens en faction, ayant l'inscription : « W4 » (sans doute Willaya 4) sur les casques. Se joignant à la foule elle est arrivé à hauteur du Bon Marché, devant le photographe Delorme lorsqu'elle a entendu le début de la fusillade. Les jeunes gens du service d'ordre se trouvant là ont obligés toutes les personnes du cortège à se ranger immédiatement le long des murs et des immeubles. Mon épouse a réussi à joindre la rue Généraux Morris du côté du XIX Corps d'Armée et entrer dans un immeuble d'ou elle a pu, chez un locataire, nous téléphoner pour nous rassurer. Elle a ensuite gagné le Commissariat du Gouvernement Général, rue Berthezène. Là , il a fallu l'intervention des agents de police pour qu'avec d'autres personnes elle puisse regagner notre domicile, les Gardes mobiles menaçant de tirer sur celles qui avanceraient vers eux" Voici ce qu'elle a pu voir et constater au cours de cet aprés-midi tragique du 26 mars 1962;

 


MADAME BENOIS ET D'ANNE-MARIE GERARDIN, SA FILLE

Madame Benois et sa fille, alors âgée de 19 ans, se sont enfuies vers la Place Bugeaud dès le début de la fusillade.

Le 26 mars 1962, nous nous sommes rendues à la manifestation en faveur des habitants de Bab-El-Oued. Nous étions accompagnées de notre fils et du jeune frère Pierre et d'un de ses camarades, tous deux âgés de seize ans. Nous voulions simplement montrer notre sympathie à ces pauvres gens assiégés qui ne pouvaient même plus enterrer leurs morts. Venant de notre domicile, rue Meissonnier, nous sommes passés par la rue Michelet. Les "barrages" militaires que nous avons rencontrés n'étaient pas de vrais barrages, ils n'ont rien fait pour nous interdire d'aller plus loin. Nous nous sommes donc trouvés place de la Poste un bon moment avant 15 h, heure prévue pour la manifestation. Pierre insistait pour que nous restions là jusqu'à 15 h, nous ne l'avons pas écouté, heureusement. Le cortège s'était déjà ébranlé et nous y avons pris place. Nous tenons à en témoigner, la manifestation était absolument pacifique, la foule était trés calme, on n'entendait aucun slogan. Personne n'était armé, nous en sommes sûres. A l'entrée de la rue d'Isly, nous avons remarqué un groupe de militaires musulmans d'allure effrayante. Anne-Marie : J'étais inquiète et j'ai demandé à l'un de ces soldats la permission de passer. Il m'a répondu : "Ti passes, ti passes, dépèche-toi!" Il me semble que j'entends encore sa voix. Nous étions arrivés en face du Bon Marché quand la fusillade a éclaté derrière nous. Nous avons couru et nous avons perdu les garçons. Anne-Marie : Ma mère est tombée et s'est légèrement blessée au genou. Moi, j'ai perdu mes chaussures. Je les ai d'ailleurs retrouvées au retour. Nous sommes arrivées à la caserne Bugeaud. Avec d'autres personnes nous avons demandé aux militaires d'ouvrir les portes pour nous mettre à l'abri. Ils ont refusé de nous accorder ce secours. Nous nous sommes réfugiées rue Mogador dans un couloir. Nous sommes ensuite retournées rue d'Isly où nous avons retrouvé Pierre. Son petit camarade s'était trouvé prés de la guérite de la caserne, cherchant un asile. La sentinelle l'avait pris en pitié et lui avait dit : "Cache-toi ici, mais dépèche-toi, je n'ai pas le droit de t'aider." Nous avons marché rue d'Isly au milieu des blessés, des morts, du sang. Un médecin nous a parlé un instant de l'horreur de ce qu'il découvrait. Madame Benois : Nous sommes allés chez ma soeur, 47, rue d'Isly, au dernier étage. De là, nous regardions la rue.

 


MARIE-LOUISE SEIBERRAS

cousine de Guy Mazard

Le 26 mars 1962, en début d'après-midi, mon jeune cousin germain, Guy Mazard, passa me voir et insista pour que j'aille avec lui à la manifestation en faveur des habitants de Bab-El-Oued. Comme j'étais dans l'impossibilité de l'accompagner, il s'y rendit, avec son père, et laissa sa voiture rue Edgar Quinet, près de chez moi, car il craignait que les 'forces de l'ordre" ne lui fassent subir des dégâts. Il ne pensait évidemment pas prendre lui-même des risques graves.

Dans la soirée, ma tante m'appela et je n'entendis qu'une phrase : "On m'a tué mon fils! ".

Bien que nous ayons pu ramener le corps à son domicile, les obsèques de Guy se déroulèrent à la sauvette. Le chanoine Lecoq vint donner une bénédiction à la maison car on nous avait interdit l'église. Au cimetière un petit détachement de militaires bien indifférents à notre douleur nous surveillait. Un jeune officier se permit d'avertir : "Attention, pas de manifestations !". ulcéré, mon oncle répondit : "Foutez-moi la paix ! Laissez-moi enterrer mon fils... ou je vous mets dans le trou avec lui."

 


BERNADETTE MALINCONI

 J'étais accompagnée par mon mari qui a été entraîné vers l'immeuble du Crédit Foncier aux premiers coups de feu (son témoignage).

Notre ami Guy Mazard, tué sur les escaliers de la Grande Poste, était à côté de moi et a cherché à se mettre à l'abri. Les escaliers lui ont été fatals. Il était une cible trop visible.

Moi, je me suis allongée tout de suite au sol à l'abri dérisoire du trottoir des abris bus.

C'est la première fois que j'écris ce que j'ai vécu. Je ne peux l'exprimer. J'avais 21 ans et après 31 ans c'est toujours là

 


ANDRE BERRET

blessé

Avec toute la famille, nous partons. Les rues sont emplies de gens silencieux au visage tendu. Je pense à mes grands-parents, enfermés dans Bab-El-Oued depuis plusieurs jours. Les rumeurs les plus folles circulent. On ne sait plus discerner le vrai du faux. L'intox du fantasme...

Mais une chose est certaine, la vie y est difficile et le ravitaillement aléatoire. Quant à la violence des forces de l'ordre, chacun y va de son couplet.

Nous descendons du GG puis arrivons devant la grande Poste. Nous y rencontrons un premier barrage de l'armée. Je souris car ces soldats débordés semblent bien impassibles, voir débonnaires... funeste erreur! En vérité, c'est le premier acte du piège qui vient de tomber.

Je note que certains de ces soldats sont arabes. Je m'en étonne. La foule est immense, serrée dans toute la largeur de la rue d'Isly. Le silence est impressionnant: pas de slogans, pas de banderoles. Nous avons pour consigne de marcher sur le blocus de Bab-El-Oued. Sans armes... ce que déplore mon père, inquiet.

Avec ma famille nous arrivons à hauteur du "Milk Bar", et soudain c'est l'horreur qui éclate avec les premiers coups de feu. Sans aucune sommation. Ils semblent jaillir de toute part. Qui tire? d'où? Pourquoi? J'entends crier "halte au feu"... sans succès! Toutes ces questions défilent dans ma tête à la vitesse des détonations. En me jetant à terre j'ai le temps d'apercevoir des gens étendus sur la route et les trottoirs. Certains semblent touchés.

Puis soudain une terreur folle traverse mon esprit : où sont mes parents? Sans ne plus penser à rien d'autre je me relève : une rafale de mitraillette passe au dessus de ma tête et fracasse la vitrine d'un magasin. Je tombe sous le poids de la vitre, cela me sauvant peut être et je protège mon visage de mes bras. Apercevant mes parents à l'angle de la rue, alors que profitant d'une accalmie la foule se redresse pour fuir, je cours vers eux.

C'est alors que du sang coule de la manche de mon pull-over et l'inonde tout entier. La peur, l'angoisse m'étreignent : où suis-je touché? On me pousse dans un couloir, on me déshabille, on me palpe. Ouf : ce n'est que le bras ; je ne peux plus bouger la main, un mouchoir sert de pansement et de garrot, car il faut arrêter le sang, qui a taché le manteau clair de ma mère.

Autour de moi on s'agite en tous sens, on ramasse les blessés, on ne sait s'il y a des morts. J'entends des sirènes. L'affolement est général.

A l'hôpital, je ne sais plus lequel, on met quelques points de suture à mon avant-bras. Tout le personnel est sur le pied de guerre, prêt à, faire le maximum.

Sur le chemin du retour, c'est une ville en désordre que j'aperçois : des groupes de gens qui vont en tous sens avant de rentrer à la maison. Impression d'anarchie et d'hébétude, le ciel nous est tombé sur la tête. "Notre" armée nous a tiré dessus! On ne comprend plus rien. Qui a osé. faire ça???

C'est la déroute qui vient de nous emporter... et l'espoir semble être à jamais enfui! La certitude de l'abandon, de la trahison font aussi mal que le sang coulé. Ce n'est que le lendemain que j'apprendrai, avec Alger anesthésiée, les morts par dizaines.

Après un mois de "main inutilisable" et paralysée on m'opérera aux Glycines (je crois) où le chirurgien fera un miracle en recousant chacun des tendons coupés par, je suppose, le bris de la vitrine. Et retrouvant presque la totale mobilité j'irai poursuivre la rééducation à Paris où l'on admirera le travail du chirurgien Pied Noir. Nous sommes le 22 juin et... après des heures d'attente... mon père a réussi a obtenir une place dans l'avion pour la capitale.

C'en est fini de l'Algérie Française et l'exode commence... douloureuse histoire...

Quant à moi je suis pensionné "civil victime de guerre" à 10 %

Mais c'est une autre blessure qui subsistera en moi : celle de tous les morts oubliés, insultés, de ce 26 mars. Date anniversaire qui chaque année réveille ma mémoire et ma peine."


 MME DUPUY  (mari décédé le 26 mars) (extrait livre interdit)

Brutalement la fusillade avait éclaté. Affolés nous avons cherché une entrée d'immeuble. Un moment nous avons été séparés par la cohue. Quand j'ai aperçu mon mari, il était couché sur le dos. Pour protéger son visage, pendant que la fusillade continuait, je me suis couchée sur lui. Quand j'ai pu enfin lui parler parce que la foule était enfin dispersée et à l'abri dans les couloirs des immeubles. Je me suis relevée et j'ai constaté qu'il ne pouvait pas se relever. Je lui ai alors demandé s'il souffrait, il m'a répondu : « Je suis blessé ». Je lui ai demandé : « Par une balle perdue alors ? ». Il a dit : « Il m'a visé et tiré ». J'ai demandé de l'aide. La fusillade continuait. Un officier criait au dehors « Arrêtez ». Cet ordre n'a pas été suivi. Il a fallu attendre longtemps que les pompiers puissent passer.

J'ai vécu un véritable calvaire. Ce n'est que le lendemain à l'ouverture de l'hôpital que j'ai pu retrouver son corps. Malgré toutes les multiples démarches, tant à la Croix-Rouge qu'auprès d'un prêtre, je n'ai rien pu obtenir pour emporter le corps de mon mari. Ce n'est que le 28 que j'ai retrouvé son corps au dépositoire du cimetière de Saint-Eugène.


M MESQUIDA  (épouse décédée le 26 mars 1962)

            Et puis, avec la soudaineté d'un éclair, l'affreux Uranie a éclaté. Un tir extrêmement nourri provenant d'armes automatiques de toutes sortes nous arrosa, nous tous qui étions là ; nous nous jetâmes violemment sur la chaussée parmi les cris de «couchez-vous» que certains d'entre nous faisaient entendre. Et le tir aussi continua, toujours dirigé contre nous. Je me trouvais à cinquante centimètres de mon épouse et de mon oncle. Un homme était couché contre moi, son corps me masquait l'entrée de la rue d'Isly. Mais je voyais sur le trottoir où se trouve le café «  Le Derby », plusieurs soldats musulmans. J'en voyais plusieurs. Mais je n'en regardais qu'un. J'étais horrifié car la scène à laquelle j'assistais dépassait les limites de l'horrible. Cha­que fois qu'un cri de douleur s'élevait de cette masse de corps allongés, ce soldat musulman, revêtu de l'uniforme français, cette bête immonde, en ricanant, en insultant,  dirigeait vers l'endroit d'où semblait venir le cri de douleur, le tir de son pistolet-mitrailleur. C'était affreux ; c'était épouvantable ; c'était abominable. Nous vécûmes ainsi durant de longues minutes un affreux cauchemar. Et, à ce moment, j'entendis mon oncle appeler ma femme : « Jean­nine, Jeannine, vous êtes touchée ? » La malheureuse mar­tyre venait d'être foudroyée. J'apercevais son corps, ses pieds à quelques centimètres de ma figure… Et je voyais toujours cet abominable monstre qui continuait  à  cracher la mort. La balle qui venait de frapper ma femme provenait-elle de son arme ? Il res­semblait à un arroseur municipal qui arrose consciencieu­sement la chaussée.

Mais un tel crime, est-il possible qu'il reste impuni ?

            Vous, officiers français, remuez ciel et terre afin de savoir quelles étaient ces bêtes féroces, revêtues d'un uni­forme français, qui se trouvaient à l'entrée de la rue d'Isly et qui ont assassiné sans arrêt. Sachez, officiers français, cet horrible détail qui risque de salir pour l'éternité vos uniformes. Cette martyre, mon épouse, était une métro­politaine originaire de Cozes (Charente-Maritime). Elle était venue en 1946 en Algérie, où sont nées mes quatre petites filles. Epouse d'un grand mutilé, grièvement blessé en participant à la libération de la métropole, cette métro­politaine a été tuée par les balles françaises.

Alfred MESQUIDA,

Instituteur, Né le 19-7-1925 à Alger, Grand mutilé de Guerre 100 %

Chevalier de la Légion d'honneur, Médaillé militaire,

cité à l'ordre de l'Armée le 19 avril 1945 par M. le Général de Gaulle, Chef du Gouvernement de la République Française.

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Posté par isly26mars1962 à 19:16 - - Commentaires [1] - Permalien [#]