14 février 2013

TEMOIGNAGES DE MEDECINS

M. TRO

M. Tro était Commis Principal à l'hôpital Mustapha d'Alger, chargé des équipements médicaux, chirurgicaux, radiologiques et de laboratoire. Par ses fonctions, et parce qu'il était délégué syndical CFTC, M. Tro était en contact avec toutes les catégories du personnel de l'hôpital. Il y jouissait d'une notoriété certaine. Dirigeant dès l'adolescence des mouvements de jeunesse chrétienne (dans ce cadre, il a connu et souvent rencontré Albert Camus), il s'est toujours occupé d'action sociale.

"La veille on parlait déjà de ce grand rassemblement du 26 mars. Les Algérois voulaient apporter leur sympathie aux gens de Bab-El-Oued enfermés dans un ghetto, privés de lait, de nourriture, de soins. Il y avait là des morts qu'on ne pouvait même pas enterrer. A cela s'ajoutaient les actions épouvantables des gendarmes... ce n'étaient plus les gendarmes et les C.R.S. que nous avions connus, il s'agissait de la police de De Gaulle. Ils cassaient tout, les meubles, les réfrigérateurs, ils prenaient ce qu'ils voulaient dans les maisons, se livraient à tous les vandalismes. C'était intolérable. Dans la population des autres quartiers l'émotion et l'indignation montaient. Les organisateurs de cette réunion de masse recommandaient fermement : pas de provocations ni de slogans antigouvernementaux, aucune arme, rien que des drapeaux. Nous savions que la manifestation serait bien encadrée... pourtant je m'inquiétais.

A l'hôpital, le 26 mars n'avait pas été prévu comme une journée sanglante. L'établissement était vidé de son personnel. Les employés musulmans, 60 % du personnel, avaient quitté leur service depuis le cessez-le-feu du 19 mars, sur l'ordre pressant du F.L.N. et la moitié des européens se rendaient à la manifestation. Il ne restait qu'un service minimum. D'ailleurs, beaucoup de lits étaient inoccupés, il n'y avait plus guère de malades musulmans. Ils formaient habituellement la grosse majorité des hospitalisés.

Je m'y trouvais seul avec le Professeur Portier. C'était le chef du laboratoire central. Le Docteur Jean Massonnat était l'un de ses adjoints. Le Professeur m'a proposé "d'aller faire un tour". Nous sommes sortis par la porte du haut. Parvenus rue Denfert Rochereau, à hauteur du cinéma Empire, nous avons entendu une pétarade... des rafales. J'ai dit :

  • "Il vaut mieux rentrer!
  • Ils sont juste en train de tirer en l'air ou à blanc pour éparpiller les gens... disperser.
  • Rentrons si vous voulez bien, il vaut mieux".

 

Nous sommes revenus par la même porte du haut et nous nous sommes dirigés vers le pavillon de garde, près de la porte centrale, rue Battandier. Alors sont arrivés des camions militaires, des Dodge. Ils débordaient de blessés, de morts, mélangés, entassés. On les déversait comme des sacs de farine. On lâchait les ridelles et tout tombait sur les côtés. C'était honteux, honteux, honteux!

Nous n'avions pas de brancardiers. Les soeurs, les médecins, tous ceux qui étaient là ont commencé le transport. Les employés de l'hôpital arrivaient par petits groupes, infirmiers, médecins, chirurgiens, très vite. En à peine un peu plus d'une demi-heure tout le personnel européen avait rejoint son poste. Les chirurgiens bien sûr n'étaient pas habituellement présents l'après-midi sauf ceux qui étaient de garde, ils sont venus immédiatement. Le premier que je prends dans mes bras... c'était le Docteur Massonnat! "mais c'est pas possible, c'est lui! oui c'est lui!" Il était là dans mes bras, il me vomissait du sang dessus. Je n'ai pas pu m'en empêcher, c'est parti tout seul, j'ai appelé le Professeur Portier

  • "Venez voir, Monsieur Portier! On a tiré à blanc sur votre assistant!"

Le Professeur était livide, il répétait :

  • "C'est pas vrai! C'est pas vrai!"!"

La soeur Anne a dit :

  • On va le sortir de là! On va le mettre à la communauté."
  • Oui ma soeur, mettez-le à la communauté, mettez-le où vous voulez. Pour Jean Massonnat, c'est fini! C'est terminé!".

Ils l'avaient fusillé à bout touchant, pas à bout portant, à bout touchant. C'est Monsieur Debaille qui nous l'a fait remarquer : "Ces salauds! Ils lui ont tiré dessus à bout touchant. Regardez, il y a encore la trace de la poudre!"

Je ne sais pas si d'autres ont été tués de la même manière, pour eux je ne peux rien affirmer, il y en avait tellement! On leur enlevait leur veston, leur chemise, vite. Pour Massonnat, oui je l'ai vu. Les soeurs ont emporté le corps chez elles, elles l'ont lavé, habillé... pour qu'il ne soit pas dans la masse des morts. Le lendemain, il a eu des obsèques, malgré les complications administratives.

Massonnat était un ami. Il venait me voir souvent, il demandait toujours de nouveaux matériels. Je faisais tout mon possible pour le satisfaire, je savais qu'il faisait avancer la science, c'était un savant. S'il n'était pas mort il serait devenu un grand bonhomme.

J'ai fait le tri des morts et des blessés. On emportait ceux qui pouvaient attendre une opération dans les services de chirurgie, on gardait les cas les plus urgents au pavillon de garde. On a opéré à tour de bras. Certains sont morts au cours de l'opération, malheureusement.

Au dépôt mortuaire, on les mettait les uns sur les autres. Quand on voulait voir un mort il fallait le chercher... débarrasser un tas de cadavres pour le trouver. C'était épouvantable. On dit qu'il y a eu 80 morts. Moi, je ne travaillais pas aux services administratifs, je ne peux pas citer de noms, mais je dis qu'il y avait 120 morts Je puis affirmer que sur les morts et les blessés que nous avons reçus aucune arme à feu n'a été trouvée, ni couteau, ni rien.

Il y a un autre souvenir qui me peine... un petit musulman, un employé de l'hôpital. On l'appelait Zoubir, il avait 19 ou 20 ans. Ce garçon était atteint d'une hépatite virale, on l'avait hospitalisé à la clinique médicale A. La Soeur Raphaëlle me disait toujours : "Le petit Zoubir, vous savez, il est fatigué, il est bien fatigué." Il était vraiment très malade. Le petit Zoubir est venu : 'je me mets à votre disposition, je voudrais brancarder." Il a aidé à transporter les blessés. Il a été repéré... Le F.L.N. l'a assassiné le lendemain.

Voilà le 26 mars. Cette journée s'est finie dans le malheur pour beaucoup de familles. Aujourd'hui encore on pleure. C'est un souvenir qui nous déchire le coeur."

 


R. DEBAILLE

Ancien chirurgien assistant du CHU d'Alger, ancien chef de clinique à la Faculté et interne médaillé d'or des hôpitaux, le Docteur Debaille a eu le triste devoir d'assister aux derniers instants du Docteur Jean Massonnat assassiné en portant secours à un blessé.

"Les circonstances entourant le massacre du 26 mars 1962, à Alger, vues par le personnel médical des Hôpitaux d'Alger, étaient les suivantes: Compte tenu de la fréquence et de l'importance des arrivées de blessés, une salle de l'hôpital, près du Bureau des Entrées, Avenue Battandier, avait été aménagée en salle d'hospitalisation d'urgence. C'était le "Vieux Daviel ", qui réhabilité et repeint, pouvait contenir environ soixante-dix lits groupés en salle commune. Les soeurs de l'hôpital en assuraient le service médico chirurgical. Leur travail avait été récemment accru par la grève totale de tout le personnel musulman de l'hôpital, sollicité et manipulé par le F.L.N. et qui avait abandonné l'hôpital depuis une semaine (19 mars 1962).

Les gardes des médecins et surtout des chirurgiens avaient été renforcées, nécessitant la présence de plusieurs équipes conjointes et l'ouverture ou la mise en astreinte de plusieurs services, chaque jour, compte tenu du nombre de blessés.

Pour porter secours au blocus de Bal-El-Oued, effectué par la troupe française, un défilé pacifique avait été prévu le 26 mars 1962. Le rassemblement s'était effectué à 14 heures devant la poste, au Plateau des Glières et au début de la rue d'Isly et s'était ébranlé en direction de Bab-El-Oued.

J'étais de garde ce jour là à l'hôpital Mustapha et j'ai été appelé, en urgence, à la salle Daviel, vers 15 heures 30. Le premier dodge command-car avait déjà débarqué son contingent de blessés et l'un des premiers débarqués était mon ami Jean Massonnat qui ai été allongé sur un lit. A son chevet se tenaient la Mère Supérieure de la Communauté Soeur Anne et Martial Tro qui dirigeait le Bureau des Entrées. Jean était au plus mal, très gêné pour respirer. J'eus le temps de le soulever un peu, en le prenant dans les bras. Il me regarda et me dit simplement : "Tu vois, Roger" et sa tête s'affaissa définitivement sur mon bras. Avec Martial Tro et la Bonne Soeur pour m'aider, nous vîmes que sa veste était perforée et brillée selon un rond, à sa partie postérieure moyenne, à droite. Il avait, à la partie moyenne du dos, à droite, une large plaie anfractueuse, en cratère cylindrique de la base de l'hémithorax droit et à la face antérieure du gril costal droit une large plaie déchiquetée littéralement explosée, signant qu'il avait été blessé de dos.

Eprouvé, je regagnai immédiatement le Service Bichat-Nélaton pour opérer les multiples blessés qui affluaient déjà.

Le lendemain matin 27 mars 1962, accompagnant le Professeur Goinard, toute l'équipe chirurgicale de la Clinique Thérapeutique de l'Université se rendit à la Morgue. On dénombra près de quatre-vingts morts bar balles, entassés dans les locaux de la morgue. De multiples photographies avaient été faites avec l'appareil photographique du service. Mais les deux rouleaux de pellicule, envoyés naïvement et comme à l'accoutumée au développement en France, ne sont, cette fois, jamais revenus."

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Posté par isly26mars1962 à 22:34 - - Commentaires [0] - Permalien [#]